Le baroque, tel qu’il traverse cette exposition, ne se réduit ni à une époque ni à un
style : il désigne une intensification du réel, faite d’excès, de théâtralité et de tensions.
Il apparaît comme une manière d’esquisser un monde où les formes débordent,
les gestes se répètent jusqu’à devenir signes, où la mémoire, l’ornement et le rituel
s’entrelacent. Dans l’exposition Baroque à soi, cette dynamique se déploie dans des
pratiques qui convoquent à la fois le corps, l’objet et l’image, mais aussi dans ce qui
persiste en creux ; l’absence, le souvenir, le fragment. Le baroque devient ici un es
pace d’ambivalence, entre protection et contrainte, fascination et trouble, apparition et
disparition, et où l’intime se charge d’une dimension presque théâtrale.
Cette logique de l’excès et de la rémanence traverse les œuvres réunies, où les
gestes répétitifs, les matières organiques ou modelées, les objets rituels et les images
fragmentées composent un champ du sensible bien particulier. Le quotidien y bas
cule dans une mise en scène du rôle et du corps, tandis que l’ornement et la matière
deviennent les vecteurs d’une tension entre contrainte et imagination, entre décor et
charge symbolique. Les formes se chargent d’affects et de mémoire, qu’il s’agisse de
gestes hérités, de chevelures fictionnelles, d’objets funéraires ou de fragments
architecturaux et picturaux réactivés.
Dans cet ensemble, les œuvres de Karine Marenne, Élodie Antoine, Louise Devin et
Myriam Hornard ne s’opposent pas mais se contaminent etse répondent, dessinant un
baroque de l’intime où les rôles, les matières et les temporalités circulent.
Le geste répété du tablier, la chevelure comme excès organique, l’objet mémoriel ou funéraire,
et le fragment domestique ou pictural participent d’une même logique : celle d’une
accumulation signifiante où chaque élément renvoie à une histoire plus vaste, souvent
invisible. Ce baroque-là est une zone de résonance, où les pratiques se croisent, se
déplacent et parfois se contredisent, tout en partageant une même intensité.
Ainsi, dans Baroque à soi, chacune des quatre artistes, propose une lecture du ba
roque non pas un héritage figé mais comme une expérience contemporaine, une force
de composition et de tension, où l’excès devient langage, où la mémoire se fait ma
tière, et où l’intime se déploie comme une scène.
Dans Apron Role, Karine Marenne fait du geste quotidien d’enfiler un tablier un acte
performatif chargé de symboles. Répété à l’infini, ce geste hérité de génération en géné
ration évoque la place assignée aux femmes et le poids des rôles qui leur sont attribués.
Décliné sous forme de performances, vidéos, photographies et dessins, le projet est ac
compagné par La Folia, thème musical du XVe siècle dont les variations connurent leur
apogée à l’époque baroque. Travaillant la lumière selon les principes du clair-obscur,
l’artiste instaure une atmosphère théâtrale qui renforce la tension entre protection et ser
vitude. L’accumulation des étoffes et la répétition des gestes révèlent la charge mentale
et physique qui pèse sur celles auxquelles incombe le second rôle.
Inspirée par les contes de fées qu’elle a redécouverts en les partageant avec sa fille,
Élodie Antoine crée des sculptures de chanvre évoquant les longues chevelures des
princesses. Le cheveu, symbole à la fois de féminité et d’animalité, est au cœur de sa
réflexion. Mèche après mèche, elle compose d’élaborées coiffures de chanvre, qu’elle
agence en tresses et chignons ornés de rubans et de diadèmes. Féeriques mais aussi
troublantes, ses œuvres jouent de l’ambivalence propre à cette matière organique qu’est
le cheveu, suscitant tout à la fois fascination et répulsion.
Céramiste, Louise Devin interroge le sens de l’objet dans un monde saturé de formes
et choisit d’en faire un espace de mémoire et de recueillement. Travaillant le grès et la
porcelaine, elle réalise urnes, couronnes, reliquaires et autres objets mémoriels, conçus
comme des lieux d’affect et de pensée. Depuis 2021, son projet Ashes to Ashes donne
naissance à des sculptures funéraires « adressées », élaborées en dialogue avec les
proches du défunt. À rebours de la standardisation des rites contemporains, elle réaf
firme l’importance du temps, de l’écoute et du rituel. Ses œuvres offrent ainsi une forme
de présence aux absents et invitent à habiter autrement le souvenir.
À travers peintures et moulages en plâtre, Myriam Hornard explore quant à elle la mai
son comme un lieu de mémoire, fait de fragments et de détails familiers qui, resurgis
sant du passé, ravivent des souvenirs enfouis. Papier peint, éléments d’architecture et
ornements deviennent les témoins silencieux d’une histoire intime, où le décor façonne
notre rapport à nous-mêmes. Dans la série The Silent Conversation, elle dialogue avec
les maîtres anciens en réinterprétant des détails de leurs œuvres sur bois ou sur plâtre.
Travaillant à partir de fragments, cous, cols, mains, elle interroge la présence des ab
sents et cette relation singulière qui relie passé et présent. Entre intériorité, mémoire et
survivance des images, son travail compose un espace personnel propice à l’introspec
tion, évoquant l’idée d’« une chambre à soi ».